lundi 18 janvier 2016

Pourquoi empêcher l'enfant d'apprendre à lire comme il a appris à parler ?

Célestin Freinet et ses élèves
par Julie Amadis
#IpEaVaEaFaF
Le Savoir en Echanges
Le 18/12/15





  L'ENFANT APPREND A PARLER SANS "LEÇONS DE LANGAGE"


Comment l'enfant apprend-il à parler ?


L'enfant apprend le langage en vivant avec d'autres êtres humains qui lui parlent et qui se parlent entre eux.
Il observe, expérimente en bougeant les lèvres et en émettant des sons, puis il devine peu à peu le sens des mots selon le contexte.
Il n'y a pas de "leçon" pour apprendre à parler.
Il n'existe pas non plus de personne titulaire d'un diplôme pour apprendre à parler aux enfants.
Et pourtant, tous les jeunes enfants, quel que soit le milieu dans lequel ils sont, savent s'exprimer oralement.


Pour apprendre à parler, l'enfant commence à emmagasiner tout un tas d'informations.
C'est la somme des connaissances, observations, découvertes intégrées  inconsciemment qui amène l'enfant à parler.
Maria Montessori insiste sur le caractère construit des nouvelles capacités des enfants alors que rien auparavant n'était apparu.

"Ces processus ne conduisent pas à une expression immédiate, ils sont emmagasinés dans l'attente du moment où le langage naîtra"
Les enfants à qui on parle normalement sans gagatiser sautent parfois des étapes et ne progressent pas selon un schéma qui va du simple au plus complexe.
Ainsi un ami me racontait "la première fois que son fils a parlé" :
"Onel a pati bateau"
Ce qui voulait dire "Lionel est parti voir les bateaux". Le petit garçon de 15 mois était plutôt en retard sur son âge. Il ne prononçait quasiment aucun mot intelligible.
Tout à coup, il énonça un phrase quasiment complète.  
Pour apprendre à parler, son fils n'était pas passé par les sons, les syllabes, les mots. Il avait tout de suite prononcé une phrase entière, dans l'ordre grammatical correct avec le sujet, le verbe et le complément.

Le bébé a accumulé en amont, expériences et observations ... pour que d'un seul coup, il soit capable de savoir aligner des sons, des syllabes, des mots, dans le bon ordre pour que ça ait un sens.

APPRENDRE A PARLER, APPRENDRE A LIRE : MÊME PROCESSUS


Maria Montessori

  CÉLESTIN FREINET ET LA MÉTHODE NATURELLE


Célestin Freinet comme Maria Montessori considéraient que la meilleure façon d'enseigner était de donner les outils aux enfants pour qu'ils acquièrent par eux-même le savoir.
Ces deux pédagogues ont confiance dans les capacités extraordinaires de l'enfant.
Célestin Freinet a d'ailleurs choisi de nommer sa méthode "la méthode naturelle". Il décrit sa façon d'enseigner à lire et à écrire aux enfants :
«Notre méthode naturelle d’écriture-lecture est essentiellement une méthode de vie»
Freinet s'offusque contre les méthodes de lecture et d'écriture qui consistent à ordonner à l'enfant de conscientiser la linguistique alors qu'il ne la pratique pas encore.
Celestin Freinet
« Les processus scolaires partent avec ostentation de l’intellect, de la théorie, de la science abstraite, vers la pratique plus ou moins ajustée au comportement. Démarche profondément anormale, naturelle et complexe, vers la différenciation, la comparaison, l'exploration et la loi. Ce rétablissement sera une des grandes victoires de notre pédagogie populaire »
Les enfants qui apprennent à lire avec la pédagogie Freinet ne lisent pas les mots - syllabe après syllabe - mais, d'un seul coup, ils se mettent à lire un mot entier puis une phrase.

Contrairement à ce que pensent beaucoup d'adultes, les enfants ne vont pas du plus simple au plus complexe pour apprendre.
Pour apprendre à parler comme pour apprendre à lire, il n'y a pas de gradation dans la difficulté au sens où les adultes l'entendent.
Célestin Freinet fait cette constatation concernant la lecture.
Les enseignants qui utilisent cette méthode (si l'on peut dire) font la même observation chez leurs élèves.
Un enseignant remplaçant dans une classe "Freinet" de CP explique que dès la rentrée les enfants avaient commencé - en 1980 - à apprendre à lire avec une phrase votée par eux :

"Le père de Vincent Hébert a acheté une maison"

Nombreuses sont les difficultés dans cette phrase. Et pourtant... La motivation à apprendre est telle quand on part d'une phrase choisie par les élèves - qui correspond à un moment de vie - que les difficultés sont vite surpassées par les enfants.
J'ai fait le même constat dans la première classe dans laquelle j'ai enseigné. C'était un CP. J'étais suppléante dans une école privée et donc j'étais forcée de travailler sur la méthode de la titulaire qui était une méthode syllabique. Face au blocage d'un certains nombres d'élèves qui n'entraient pas dans la lecture, et sur les conseils d'une institutrice Freinet à la retraite, Josette Hazard, j'ai transformé la première séquence de la journée - mise en place par la titulaire en outil de lecture.
Le "Quoi de neuf ?" du matin consistait pour les enfants en un petit exposé à partir d'un objet, d'un événement etc.....
Après chaque prestation de "Quoi de neuf ?", les propositions orales de phrases résumant ce qu'avait dit l'élève au tableau étaient inscrites. Parmi celles-ci, les enfants choisissaient leur préférée. Ils la recopiaient sur une feuille. Ensuite, ils découpaient les mots et les remettaient dans l'ordre pour faire une phrase....
Après ces premières séquences, les gamins les plus en difficulté en lecture avaient accès à l'un des deux ordinateurs de la classe, sur lequel ils recopiaient la phrase choisie. Ils l'imprimaient ensuite et pouvaient l'afficher où bon leur semblait.
Souvent ces enfants en difficulté dessinaient en dessous de la phrase, et les parents me racontaient qu'ils affichaient les phrases dans la chambre et s'amusaient à relire les phrases du "quoi de neuf". C'est de cette manière que des enfants hostiles à la lecture y ont pris goût et ont rapidement rattrapé leur retard.

Les enfants apprennent à lire comme ils apprennent à parler, par l'observation, l'expérimentation. Ce déclic provient de l'ensemble de leurs expérimentations, tâtonnements, comparaisons... conscientes et inconscientes.
Comme le bébé décrit par Maria Montessori, l'enfant lecteur débutant, a emmagasiné un grand nombre de mots, de graphies dans des contextes multiples (les noms des magasins, des produits alimentaires, les titres de livres,,les panneaux d' informations routières...) et .... un jour... cet enfant se met à lire...

Forcer l'enfant à apprendre selon la propre logique d'un adulte borné, qui imagine, qu'il faut à tout prix pour réussir, que l'enfant passe des sons simples aux sons complexes, puis des syllabes simples aux plus complexes, sans jamais donner de sens à l'activité de lire, a des conséquences désastreuses pour les enfants.

APPRENDRE A PARLER PAR LE SYLLABIQUE ?


Célestin Freinet dénonce le forçage de l'adulte à faire entrer l'enfant dans sa logique de progression de l'apprentissage.
"Si des professeurs devaient apprendre à parler à des enfants, ils le feraient selon les principes que nous connaissons, qu'ils supposent logiques, en partant des sons simples et du b a ba traditionnel, par un escalier méthodique inéluctable. Or, dans la pratique, nous constatons, par la méthode naturelle, que les enfants progressent selon les principes différents à base de vie, et qu'ils ne craignent pas de s'attaquer aux vocables les plus difficiles s'ils s'intègrent dans la construction active de leur comportement effectif. Ils ne partent pas nécessairement de l'élément simple, mais abordent au contraire d'emblée le complexe vivant du mot et de la phrase." p 234 Œuvres pédagogiques Tome 2, 1994
La progression organisée par le professeur pour permettre à l'enfant d'acquérir une notion, une capacité, une nouvelle connaissance ne prend pas en considération le processus psychique interne à l'enfant, ses propres expérimentations...
Les programmes scolaires indiquent les compétences à acquérir par cycle. Tous les inspecteurs exigent des enseignants la rédaction de programmations et progressions pour chaque discipline. On enseigne aux élèves telle ou telle nouvelle notion à telle date selon une progression définie à l'avance puis l'enseignant passe à autre chose.
L'enfant est considéré comme un vase que l'on remplit en le gavant de connaissances décontextualisées.
Les réactions des enfants, leurs propres découvertes et expérimentations n'ont pas de place ou très peu dans ce fonctionnement pédagogique institutionnel.
Pourtant, il n'y a pas de gradation dans l'apprentissage au sens où la plupart des adultes l'entendent. L'évolution dans les acquisitions enfantines est propre au cheminement expérimental de l'enfant.

RALENTIR SON ÉVOLUTION DE FAÇON IRRÉMÉDIABLE


Les enfants sont probablement retardés dans leurs activités intellectuelles inconscientes quand une autorité scolaire les force à dévier leur propre processus pour apprendre à lire. On déconstruit probablement tout ce que leur psychisme a élaboré en les forçant à apprendre à lire avec des syllabes. Celestin Freinet dénonce ces pratiques enseignantes utilisées dans la quasi totalité des écoles.
"Si au moment où l'enfant est en plein tâtonnement expérimental pour acquérir la maîtrise du langage, on arrêtait systématiquement et d'une façon autoritaire son effort complexe pour lui enseigner la prononciation et la lecture de mots extérieurs à sa personnalité et à sa pensée, il se produirait comme un désarroi et un déséquilibre qui ralentiraient certainement son évolution, peut être même d'une façon irrémédiable"
Maria Montessori fait un constat similaire à celui de Ceslestin Freinet :
"En réalité l'enfant porte en soit dès l'origine la clef de son énigmatique existence individuelle. Il dispose d'un plan de structuration inné de son âme et de lignes directrices programmées pour son développement. Tout cela est d'abord extrêmement frêle et sensible et l'intervention intempestive de l'adulte, avec sa volonté et ses idées exagérées de la perfection de son autorité propre, peut anéantir ce plan ou en compromettre sa réalisation." (Maria Montessori, propos repris par Jean Houssaye, dans Quinze pédagogues, p 402) 

LES ENFANTS APPRENNENT DE MANIÈRE INCONSCIENTE
"L'ESPRIT ABSORBANT" de Maria Montessori

Pour Maria Montessori, si les enfants apprennent si rapidement et par bloc, c'est que cet apprentissage n'est pas conscient, 

L'enfant accumule tout un tas de données, observations, connaissances, liens logiques entre les savoirs sans s'en rendre compte.
"Incontestablement, ces processus complexes ne suivent pas les processus de
fonctionnement qui seront établis chez l'adulte : l'enfant n'apprend pas à parler comme nous apprenons une langue étrangère, grâce à l'effort conscient et volontaire des facultés mentales."
 Elle compare le processus d'apprentissage de l'enfant à l'embryon qui se transforme en bébé sans que l'on puisse apercevoir vraiment ce qui a contribué à cette évolution.
"Pourtant, il crée une construction stable, exacte, étonnante, analogue à la construction embryonnaire des organes dans l'organisme en gestation. Il existe donc chez le tout petit un état mental inconscient, créatif, que nous avons appelé "l'esprit absorbant""
Ce qui se passe dans le cerveau de l'enfant avant qu'il ne fasse une phrase n'est pas visible.  Nous ne percevons que le résultat d'un processus inconscient.
Ce mécanisme psychique dont l'enfant n'a pas conscience est efficace. Le bébé met peu de temps pour apprendre à parler au vue de la complexité de la langue.
"Ce ne sont là que des suppositions, mais il n'en demeure pas moins que des développements internes dirigés par des énergies créatives interviennent et que ces développements peuvent arriver à maturité avant de se manifester à l'extérieur. Et dès qu'ils se manifestent, ils se révèlent être des caractères construits pour faire partie de l'individualité." (Maria Montessori)

Si, pour apprendre une langue étrangère, tous les spécialistes s'accordent à dire qu'il est préférable de baigner dans la langue en vivant dans le pays plutôt que de prendre des cours tous les jours à l'université, c'est que l'apprentissage inconscient est plus efficace que l'apprentissage conscient.
"De ce fait, il doit pouvoir exister dans l'inconscient un mode de fonctionnement psychique différent de celui de l'esprit conscient". (Maria Montessori la formation de 'l'homme, éditions Desclée de Brouwer, 2005)

 VIVRE C'EST APPRENDRE :
LES ENFANTS N'ATTENDENT PAS QUE L'ON LEUR ENSEIGNE
 LES CHOSES POUR LES APPRENDRE

Il faut faire confiance dans les capacités naturelles d'apprentissage des enfants et ne surtout pas intervenir dans le processus psychique qui les amène à acquérir de nouvelles connaissances et capacités. L'enseignant accompagne l'enfant dans le processus d'apprentissage. Il ne doit pas intervenir de manière autoritaire en le déviant de son propre mécanisme.
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Apprendre, c'est vivre. C'est un processus naturel. Et les enfants n'attendent pas que l'on leur enseigne quelque chose pour apprendre.
John Holt décrit le fonctionnement des enfants :
"Quand ils ne sont pas en train de manger ou de dormir (et encore !), ils créent du savoir. Ils observent, pensent, spéculent, théorisent, testent et expérimentent - en permanence - et ils sont bien meilleurs que nous, adultes, à ces tâches" (Les apprentissages autonomes)
Cette thèse est une des principales du postmarxisme : les enfants sont spontanément des Innovants, des Découvreurs, des Inventeurs, des Créateurs artistiques.
L'enfant apprend chaque heure chaque minute chaque seconde de sa vie. Il n'a bien sûr pas conscience, la plupart du temps, qu'il est en train d'apprendre des choses.
Comme cet apprentissage est efficace, bien que nous ne connaissons pas tout le cheminement de ce processus, il est important de laisser l'enfant découvrir le monde sans pour autant intervenir de façon autoritaire.
John Holt considère que forcer les enfants à avoir conscience de ce qu'ils apprennent est une erreur :
"L'une des grandes erreurs que nous connaissons avec les enfants est de les rendre conscients de leurs apprentissages" (les apprentissages autonomes, p 25)
Pourtant "rendre conscient les enfants de leurs apprentissages" est le nouveau dogme pédagogique du 21° siècle en France. 

LES TENANTS DE LA PÉDAGOGIE TRADITIONNELLE IMPOSENT
A L'ENFANT DE CONSCIENTISER QU'IL APPREND

Les pédagogies dites "traditionnelles" insiste sur le travail de conscience que doit réaliser l'apprenant pour acquérir de nouvelles notions. Elles insistent très souvent sur la métacognition.
La "métacognition" c'est-à-dire - la "Connaissance personnelle d'un individu sur ses capacités et ses fonctionnements cognitifs."- est le maître mot de l'enseignement transmis aux enseignants en formation. Nombreux sont les sujets de concours qui tournent autours de cette thématique, les conseillers pédagogiques et PEMF (formateur pour enseignant débutant) insistent pour que les élèves puissent avoir une "conscience" du processus d'"apprentissage".
Pourtant, les enfants apprennent à parler sans qu'on le leur enseigne et sans avoir conscience de comment ils ont fait pour "réussir" à parler.
Les pédagogies nouvelles comme celles de Montessori, de Freinet, de Decroly, de Frohel ... mettent en avant la dynamique naturelle d'apprentissage de l'enfant qui est bien souvent inconsciente.
Diane Huot et Richard Schmidt exposent cette dichotomie pédagogique concernant l'apprentissage d'une langue étrangère :
"De cet ensemble de propositions se dégagent deux grandes orientations, à savoir un enseignement de type scolaire et un enseignement de type naturel. L’enseignement scolaire favorise un mode d’appropriation dans la classe par des réflexions, des explications et des raisonnements à propos de la L2. L’enseignement de type naturel favorise une approche en classe simulant le plus possible les conditions d’appropriation en milieu naturel. La première orientation, dite aussi traditionnelle, s’appuie sur l’étude réflexive de la langue. Il s’agit alors d’un enseignement, décontextualisé, axé davantage sur la forme des éléments de la L2. La seconde orientation s’appuie sur la communication et l’interaction, comme c’est le cas dans l’approche communicative où l’enseignement, mis en contexte et motivant, est principalement axé sur le sens du message. " Conscience et activité métalinguistique. Quelques points de rencontre, 1996
Célestin Freinet répond à ceux qui s'opposent à sa "méthode de lecture" :
"On nous objecte souvent que ce qui est vrai pour le langage ne l'est pas forcément pour les autres disciplines. Mais pourquoi un processus qui réussit à 100% pour une des acquisitions les plus délicates ne serait-il pas valable pour les autres conquêtes ?" (Oeuvres pédagogiques 2. Celestin Freinet p 422)

7% DE BEBES INCAPABLES DE MARCHER ?

Si nous apprenions aux enfants à marcher comme nous leur apprenons à lire, 7 % des bébés ne sauraient jamais marcher et 11 % marcheraient avec de graves dysfonctionnements. Seul une minorité serait capable de courir.
Ces pourcentages factices pourraient être réels !
En effet, en France, 7 % des adultes de 18 à 65 ans ayant été scolarisés en France sont illettrés soit 2,5 millions de personnes, 11% éprouvent des difficultés graves ou fortes dans les domaines fondamentaux de l'écrit. (INSEE, 2011).
Si on observait et on respectait vraiment les enfants, on ferait confiance en leurs capacités exceptionnelles à apprendre. Ainsi, on trouverait les moyens efficaces de les accompagner dans leur cheminement intellectuel pour apprendre.
 Au lieu de cela, en dictateurs autoritaires, arrogants et condescendants, nous leur imposons nos procédés d'apprentissage d'adultes" Répétants.

De cette manière, non seulement nous cassons la confiance qu'ils ont de leurs propres capacités à apprendre mais de surcroit nous les freinons dans leur cheminement vers la compréhension du monde.
La formidable force de vie que possèdent les enfants les amène à  apprendre malgré ces interventions autoritaires d'adultes.
Cependant, les plus fragiles, qui ont vécu des expériences traumatisantes perdent confiance en leurs propres capacités et s'éloignent volontairement de l'apprentissage pour se "protéger".
Il est urgent de faire une révolution pédagogique.


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